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          Me voici, moi, ancienne divinité déchue par ce nouveau monde qui m'échappe. Autrefois, j'appartenais à ce "peuple des mers", empli de cette liberté qui coule dans nos veines. Je nageais,  parcourais mille lieues, bercé par une vitesse effroyablement savoureuse. Ma vie, cet immense tourbillon de jouissance et de paix, ne pouvait être ailleurs qu'au creux des océans. Tourner, virevolter dans cette eau profonde et silencieuse, chasser ces poissons frais et ô combien délicieux, exister aux côtés des ces êtres, toujours ancrés là, quelque part, au fond de moi...ma famille. J'étais vivant...
     
          Mais ma route croisa le chemin de ceux que l'on nomme hommes, et tout ce qui me faisait être moi, s'éteignit peu à peu avant de disparaître à jamais. L'on me captura, l'on m'arracha à ma famille, à mes amis, pour m'enfermer, me séquestrer, me rendre l'otage d'une eau qui n'est pas mienne. J'ai presque oublié la saveur de la mer, son pouvoir bienfaisant. Mon audace, ma rage d'évasion à laquelle je tenais tant, toutes ces choses ne sont que lointains souvenirs auxquels je m'accroche. J'étais fier et gracieux et me voilà aujourd'hui esclave...mes jeux autrefois résonnant d'une profonde félicité, ne sont plus que les faits d'un pitoyable clown, contraint aux sourires pour ne pas dépérir. Car les hommes ont certains arguments auxquels je ne peux m'opposer. C'est de leurs mains que le poisson arrive, mort et sans saveur, mais c'est bien lui qui me fait survivre. 
     
          Le silence des profondeurs lui aussi appartient aux bribes de ce passé qui s'efface chaque jour un peu plus. Ma tête est emplie de cris qui m'assaillent et m'effraient. Qui sont donc ces gens qui se régalent de mon malheur? Ne voient-ils rien? Les hommes semblent cruels...mais le sont-ils vraiment? Peut-on faire autant de mal de manière consciente? Il me plaît de croire que la réponse à cette question est non et pourtant...mon esprit est en proie aux doutes...
     
          Mon corps tout entier résonne de mon malheur. Chaque heure fait place à un nouveau mal qui me terrasse peu à peu. Mes entrailles se tordent et se soulèvent, ma peau s'écaille, se fend et se déchire, mon coeur s'étouffe et devient muet...
     
          Jamais je ne reverrai l'océan et son souffle profond de liberté...Je meurs ici, dans les mains des hommes, rendus fous par un amour violent et dévastateur. Voici ainsi ma dernière respiration...il paraît que la mort n'est qu'un autre chemin...empruntons-le alors car je ne puis me résoudre à demeurer ici, me perdre et devenir un autre, faire offense aux miens et délaisser à jamais ce qui bat au fond de moi...

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